Dis, comment on fait une appli ? Alors tu prends une louche de journalisme, un verre de design, tu enrobes d’une bonne couche de développement et zou ! Bon, vous vous en doutez dans la réalité c’est un peu plus long et compliqué que cela, comme l’ont expliqué les développeurs et designers qui ont présenté dans le détail une app qu’ils ont conçue lors de la première conférence, ce matin.
Modérateur de cette session, Eric Scherer a souligné la difficulté de faire converger les corps de métiers, une étape obligée dans un futur très proche du journalisme. En attendant l’étape suivante, la coopération des rédactions ensemble. Ces compétences sont rapprochés par le média convergent par excellence, Internet. Le fond et la forme les rapprochent, la forme prenant une part de plus en plus importante a expliqué le directeur de la stratégie et des relations extérieures de l’AFP. Dans un contexte de prolifération des contenus et de rareté du temps disponible, l’enjeu est d’attirer l’attention des lecteurs. Et la forme vient renforcer la pertinence du journalisme traditionnel.
Faire des applications, c’est pratiquer ce qu’Éric Scherer appelle le journaliste augmenté, celui de demain, fait d’innovation, avec une forte valeur ajoutée pour sortir du lot et attirer cette précieuse attention, valoriser aussi le journalisme visuel, le journalisme de lien, celui de “tri sélectif” -traduction de “curation”, non définitive-, une des nouvelles missions du journalisme.
C’est par un passage obligé vers le journalisme de données, en plein développement aux Etats-Unis et en Grande Bretagne, qu’ Éric Scherer a conclu cette introduction. Une forme de journalisme nécessairement lié à la visualisation pour rendre lisibles les informations. Et pour ceux qui restreignent le datajournalisme aux chiffres et aux statistiques, Eric Scherer a élargi la définition à la mise en relation des informations.

Et ensuite, place à des study cases !
Jean-Marc Delaunay, fraîchement diplômé de l’IPJ et community manager chez Reporters d’espoir, a réalisé l’application les cumulards du CAC 40 à l’occasion de son stage de fin d’étude à Alternatives économiques. Cette app montre les liens de sang entre les entreprises du CAC40, chaque lien indiquant qu’une personne est membre des conseils dirigeants des deux sociétés. Les risques de conflit d’intérêt sont ainsi mis en valeur. On peut aussi voir le nombre de mandats par personne, avec un record de six pour le seul Michel Pébereau. Des articles sont venus ajouter une couche de contexte.
“La réalisation a été artisanale, a souligné Jean-Marc, j’ai appris le Flash au lycée avec des amis.”Il a mis deux semaines, tout seul. “Apprendre la partie programmation, cela peut aller vite”, estime-t-il.
Alors qu’Alternatives économiques développe peu son site, l’app a connu le succès, c’est d’ailleurs ainsi qu’OWNI a découvert Jean-Marc ! Au sein de la rédaction, elle a été bien reçue par les moins de 35 ans, tandis que les autres ne voyaient pas l’intérêt de ce type de journalisme. “Je continue de travailler pour les motiver, a conclu Jean-Marc, les jeunes sont un levier d’évolution.” Peut-être que les changements en cours à la tête de la rédaction permettront de favoriser cette émergence.
Question incontournable abordée alors : faut-il que les journalistes sachent coder ? “On peut imaginer plein de chose sans avoir les compétences techniques”, juge Julien Goetz. “Il faut avoir assez de connaissances pour en discuter, développeur, c’est un métier à part entière” a indiqué David Castello-Lopes, provoquant des rires. Jean-Marc Delaunay a abondé dans son sens, rajoutant :” Je crois à l’apparition de logiciels permettant à des codeurs de faire des applications sans coder, certains travaillent déjà là-dessus.” Cécile Dehesdin, qui a effectué un double cursus en journalisme Sciences-Po – Columbia, a expliqué les objectifs de ses professeurs de Flash américains : “On vous forme à savoir parler aux développeurs sans qu’ils aient envie de vous taper, à demander des choses possibles, à avoir une idée du coût, et à penser différemment.” Bref un profil de chef de projet web. Éric Scherer a souligné le gros manque en matière d’écoles de journalisme infographique en France, contrairement aux États-Unis, en Espagne.
Cécile Dehesdin et Grégoire Fleurot, journalistes chez Slate.fr, sont les auteurs du Facebook de l’affaire Woerth-Bettencourt. Un travail inspiré par le travail de leur grand frère américain Slate.com, le mur Facebook des cent premiers jours d’Obama. Ils ont opté pour un mur d’actualité, plus exhaustif, et pour Woerth car il est au milieu des deux affaires. Un informaticien de Slate les a aidés à coder cette interface en html. Toute la partie journalistique a constitué à retranscrire les éléments réels en éléments Facebook, sélectionner les événements, les protagonistes (personnalités, médias, etc.). Elle permet de suivre sur le long ce sujet complexe.
Question -centrale- d’Éric Scherer : comment s’articule la satire et le journalisme “sérieux” ? “On ne précise pas si l’élément est vrai ou pas, a répondu Cécile, mais sur le fond, c’est exact. Il y a beaucoup de citation directes, les gens disent des choses énormes !” Et Johan Hufnagel, le rédacteur en chef, relit tout.
La rédaction a bien accueilli l’app, donnant parfois des conseils. Et côté public, c’est un succès, partagé 10.000 fois sur Facebook, il a permis d’accroître la notoriété de leur média : “Ah Slate, le Facebook de l’affaire Woerth-Bettencourt !”
Autre question, alors que l’usurpation d’identité sur Internet est maintenant une infraction, n’ont-ils pas craint d’enfreindre la loi ? On se rassure, le fait que c’est un fake est souligné très clairement. De même, le quasi copié/collé de Facebook n’est pas un problème : Slate.com n’a pas été ennuyé et c’est au fond de la publicité pour le réseau social.
Pierre Bance et M. David Castello-Lopes, respectivement développeur et journaliste, sont les deux indépendants du lot, auteurs d’une carte interactive du chômage en France sur Lemonde.fr depuis 1982. David a découvert à Berkeley le journalisme de données, et souhaitait en faire à son tour. Il a choisi le chômage, un sujet pas assez visualisé encore et qui avait l’avantage de présenter des chiffres accessibles. Si le journaliste maîtrise Flash, il n’en connait pas assez les subtilités pour coder de façon professionnelle. C’est donc très logiquement qu’il a pensé à son ami d’enfance Pierre Bance.
La maquette est proche de celle de l’immigration explorer du New York Times, un “choc” pour David. Elle offre une timeline et des infobulles avec des informations par département : taux de chômage et rang. De plus, on trouve des courbes parallèles entre taux national et taux par département. Et pour rajouter du contexte, des explications ont été rajoutées, à savoir les interviews de vingt-deux experts régionaux de l’Insee. Le développement a été l’affaire de six jours environ.
Potentiellement, le fichier excel est exploitable pour n’importe quel pays, voire le monde, et le template est personnalisable. La réticence à l’utilisation vient du manque de temps.
La mise à jour est facile à faire et rapide. En revanche, aussi intéressante soit-elle, cette appli n’a guère enrichi ses auteurs : à la question “est-ce rentable ?”, David répond sans hésiter “Non. Nous avons été payé au forfait bas, moins de 3.000 euros en tout.”
Julien Goetz, journaliste du pôle data d’OWNI, a présenté une batterie d’app’ développées aussi bien par 22mars que par OWNI. D’emblée, il a précisé que les app n’étaient pas réalisées en Flash pour des questions de compatibilité avec les terminaux Apple, en particulier l’iPad. Ainsi le labyrinthe de Kaboul, fait pour RFI est en html5. Le but, faire vivre sur la durée des contenus journalistiques, à savoir des reportages, agrégés dans cette app’. Elle a donc été réalisée en lien étroit avec le reporter. Un dessinateur a aussi été sollicité. Trois modes de visualisation sont disponibles : le dessin, la carte Google maps (réaliste) et la vidéo. De Katrina à la marée noire, carnet de route en Louisiane reprend le même principe. Ces deux projets clients ont été vendus quatre jours-homme, à raison de 650 euros l’un.
Warlogs est une application faite suite aux fuites de WikiLeaks, en 36 heures, mobilisant jusqu’à dix personnes en simultanée. La problématique : rendre lisible et accessible la masse de données divulguée, plus de 90.000 documents. Chaque log peut être commenté. Le but est de recourir au crowdsourcing pour faire remonter les informations. La V2 permet en plus de qualifier un document : intéressant/pas intéressant.
Pour finir sur du léger, une appli pour parier sur le jour de lancement des premiers mails de la Hadopi, un gros succès. Même LOL, elle était accompagné d’un texte, comme chaque projet.
Utile, attrayant et surtout nécessaire, qui douterait encore de l’intérêt de ce travail en commun dont cette conférence n’a donné qu’un aperçu des infinies possibilités ?
Image CC Flickr chotda
Hack the Press est propulsé par WordPress sur le réseau owni.fr sur un theme de Tom Wersinger et un design de Loguy.
Administration du site